Ce midi, déjeuner avec mon ancien boss. À un moment il me dit que l’IA lui fait gagner un temps considérable, et que ce temps, il ne le remet pas dans le travail. Il le met dans la lecture.
J’ai trouvé ça presque provocant sur le coup. Puis la phrase m’a suivi tout l’après-midi.
Nous avons tous gagné du temps cette année. Presque personne ne sait où il est passé.
Le temps gagné ne revient pas là où on l’attend
Pendant longtemps, produire coûtait cher. Pas seulement en argent, en résistance. Il fallait chercher, buter, recommencer, attendre le retour de quelqu’un. Cette résistance était pénible et elle avait une fonction discrète : elle nous obligeait à regarder ce qu’on était en train de faire.
La résistance est tombée à zéro en dix-huit mois. Et le temps libéré ne s’est pas transformé en respiration. Il s’est transformé en volume.
- Un dossier qui prenait deux jours en prend deux heures, et on en produit cinq.
- Une note qu’on aurait abandonnée faute d’énergie, on la finit maintenant.
- Un arbitrage qu’on aurait tranché, on le documente sur trente pages.
Rien de tout cela n’est absurde pris isolément. L’ensemble, lui, produit une sensation étrange : celle d’avoir une année très remplie dont on ne retient pas grand-chose. J’en parlais déjà dans Tout le monde produit, personne n’industrialise, mais côté entreprise. Il se trouve que le même décalage existe à l’échelle d’une personne.
Le seul muscle qui ne se délègue pas
Ce que mon ancien boss fait de son temps libéré n’a rien à voir avec la performance. Il lit. Il se cultive. Il prend du recul. Je lui ai demandé si ça le rendait plus efficace, et il a répondu à côté, ce qui valait mieux que ma question : là n’est pas le sujet. Ce temps lui sert à garder son sens critique, au moment précis où créer ne coûte plus rien.
Il y a là un raisonnement d’investisseur, pas de dirigeant fatigué. Si produire devient gratuit, alors la production cesse d’être ce qui vous distingue.
Ce qui devient rare, ce n’est plus la capacité à produire, c’est la capacité à juger ce qu’on produit.
Trier, écarter, dire non à une sortie de modèle pourtant correcte parce qu’elle ne répond pas à la bonne question. C’est le seul muscle que l’outil n’entraîne pas à votre place. Et c’est exactement celui qu’on laisse s’atrophier quand on réinvestit chaque heure gagnée dans une heure de production supplémentaire.
Ce n'est pas un appel à ralentir, ni à se méfier des outils. L'enjeu n'est pas la quantité de temps, il est son affectation. Gagner cinq heures et les remettre intégralement dans la machine est un choix, rarement conscient.
Gene Kelly avait 39 de fièvre
Il y a une phrase que ma sœur m’a remise en tête il y a quelques semaines. Elle a un radar pour les formules qui reviennent vous chercher des mois plus tard, et celle-ci ne m’a plus lâché.
La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie.
Elle est de Vivian Greene, tirée d’un poème de 1979, même si le web francophone l’attribue obstinément à Sénèque. On la voit partout, et à force elle ne dit plus rien. Une phrase d’affiche, du genre qui encourage sans engager.
Elle mérite mieux, à cause d’un détail de tournage.
Quand Gene Kelly danse sous la pluie dans Singin’ in the Rain, en 1952, il a 39 degrés de fièvre. Sa veuve l’a confirmé des années plus tard. La séquence la plus joyeuse de l’histoire du cinéma a été dansée par un homme malade, trempé, dans un costume de laine qui rétrécissait sur lui prise après prise.
Ça change complètement le sens de la phrase. Danser sous la pluie n’est pas un état de grâce qui vous tombe dessus les bons jours. C’est une décision prise un mauvais jour, et qui coûte quelque chose.
Peter Parker n’a pas perdu ses pouvoirs
Dans Spider-Man 2, Peter Parker cesse brutalement de pouvoir escalader les murs. Le film fait un choix rare pour un blockbuster : la cause n’est ni un accident, ni un méchant, ni une machine. Elle est psychosomatique. Il est épuisé, il doute, il court dans tous les sens, et son corps arrête les frais.
Il range le costume. Et sa vie s’améliore immédiatement. Ses notes remontent, il redort, il redevient présent, il retourne voir Mary Jane sur scène au lieu d’arriver en retard. Le film est très clair là-dessus : il est plus heureux sans le pouvoir.
Sauf qu’il reprend le costume à la fin, et pas par devoir. Par choix.
C’est la seule sortie honnête, et elle n’est ni le renoncement ni la fuite en avant. La question n’est pas de savoir si on garde la puissance, elle est de savoir quel rapport on entretient avec elle. Une puissance qu’on subit produit du volume. Une puissance qu’on choisit produit des choses dont on se souvient.
L’époque est un orage, et c’est probablement le meilleur qu’on ait eu depuis trente ans. Jamais l’écart entre une idée et sa réalisation n’a été aussi court. Jamais il n’a été aussi facile de construire quelque chose, de le finir, de le montrer à quelqu’un.
Ce qui rend la vie bonne n’a pas changé pour autant : créer, produire, et tisser du lien autour de ce qu’on a fait. L’IA ne remplace aucun des trois. Elle rend le premier presque gratuit, ce qui devrait libérer énormément de place pour les deux autres. À condition de ne pas remplir cette place aussitôt.
Mon ancien boss ne lit pas pour rattraper la machine. Il lit pour rester quelqu’un qui a quelque chose à dire quand elle a fini de parler.
Le temps qu’on gagne ne vaut que ce qu’on en fait. Et on ne dansera jamais aussi bien que maintenant, à condition de sentir la pluie.
Le temps que vous avez gagné cette année, vous sauriez dire où il est passé ?